Interview de Marion Poitevin

Montagne en Scène : Peux-tu te présenter en quelques mots ?

MARION : Je m’appelle Marion Poitevin, je suis instructeur à l’école militaire de haute montagne à Chamonix et j’ai fini mon diplôme de guide de haute montagne la semaine dernière

 

MES : Etait-ce une vocation pour toi d’être guide ?

MARION : Non j’avais fait des études de langue, j’ai habité aux Etats-Unis, en Allemagne, puis deux ans à Grenoble, et je suis venue à Chamonix parce que je voulais faire du ski, alors j’ai trouvé des petits jobs. Puis de fil en aiguille et à force d’aimer aller en montagne j’avais la liste de course requise pour l’aspi. Comme je ne savais pas exactement comment m’orienter j’ai passé ce diplôme, c’était toujours ça de pris. Ensuite je suis rentrée à l’armée comme instructeur. Pour l’instant je suis plus formateur que guide mais parfois j’emmène des clients au Mont Blanc ; je fais du guidage classique mais surtout de la formation.

 

MES : Cela te plait d’emmener des clients au Mont-Blanc ou sur d’autres courses ? Ou tu préfères former les militaires à l’EMHM ?

MARION : C’est bien de faire les deux en fait, de varier, quand tu as toujours des touristes qui ne connaissent rien à la montagne, au bout d’un moment c’est un peu long ! C’est sympa de leur faire découvrir le milieu mais ce n’est pas le même rythme, tu ne peux pas faire les mêmes courses. La formation, c’est vrai que c’est plus fatiguant parce que le niveau est plus haut donc tu es obligé d’être plus prêt, de préparer tes cours, physiquement d’être plus présent..

 

​MES : Quand tu emmènes des clients en montagne sur des courses qui ne sont pas évidentes, tu ressens vraiment une différence par rapport aux courses que tu réalises entre copains et où tu fais les choses pour toi ?

MARION : Oui ce n’est pas pareil, tu as surtout la responsabilité de l’autre. Avec un copain tu t’en fiches qu’il se fasse… enfin ne t’en fiches pas qu’il se fasse mal mais si à un moment il se fait mal ce n’est pas forcément de ta faute. Lorsque tu emmènes quelqu’un en montagne tu es responsable de lui quitte à parfois l’infantiliser et faire ce qu’il faut à sa place pour être sûr qu’il rentre sain et sauf … Il faut faire un peu la maman parfois.

 

MES : Tu appréhende tes premières courses en tant que guide ?

MARION : Disons  que tu n’es pas perdu parce que tu as plein d’outils en main pour trouver ton chemin. Entre ton expérience en alpinisme, ton expérience personnelle, et puis ce que tu apprends à l’ENSA - l’Ecole Nationale de Ski et d’Alpinisme -, où se déroule la formation de guide, tu as assez d’outils pour savoir t’orienter dans le brouillard, savoir lire une carte, un topo, une boussole. Mais c’est sûr que la première fois que tu fais des petites courses à guide, que tu es avec ton topo, que tu ne sais pas où c’est et que tu ne connais pas les horaires de la benne par cœur… La première saison est plus fatigante que les suivantes !

 

MES : Ca provoque des petits coups de stress ?

MARION : Oui mais c’est ce petit piquant qui est sympa et qu’il faut  réussir à entretenir en réalisant des nouvelles courses  ou en prenant de nouveaux clients ou en tout cas en changeant de style de client.  Par exemple à l’UCPA ce ne sont pas  les mêmes clients que ceux qui s’adressent à un bureau. Et ils diffèrent aussi entre les bureaux français et anglophones. A la formation je n’ai que des chasseurs alpins donc ce sont encore des clients différents, c’est ça qui est sympa. 

 

MES : Et est-ce que c’est un milieu qui est assez macho ou est-ce que tu  te sens bien acceptée en tant que femme ?

MARION : Ah ! A ton avis ?

MES : Je pense que c’est quand même un peu macho !

MARION : C’est ce que je pensais aussi, mais je lisais un livre sur une femme trader à Londres et à côté les guides de haute montagne ce sont vraiment des bisounours ! Les guides font quelques petites remarques mais on n’a pas à se plaindre. Au début, c’est dur de te faire ta place quand tu n’es ni aspi, ni guide, et que tu vas en montagne. On a tendance à te demander si « réellement tu étais dans la voie et si vraiment tu as grimpé en tête parce que quand même… c’est une voie pas facile ». Il y a toujours ces doutes qui planent c’est pour ça que c’est sympa d’y aller entre copines. Le doute ne plane plus puisqu’il y a deux filles donc forcément il y en a une des deux qui est en tête ! C’est aussi plus rigolo, tu as quand même plus d’affinités avec les copines. Mais bizarrement les remarques viennent plus des jeunes.

MES : Ils ont encore trop de choses à prouver ?

MARION : Vers 30 ans, ils ont encore un égo surdimensionné. A partir de 50 ans ils sont plus calmes. A 20 ans ils sont encore jeunots et ne la ramènent pas trop, à 30 ans c’est la catastrophe !

 

MES : Et par rapport à ta pratique qu’est-ce qui te fait le plus rêver maintenant à part emmener des clients ? Rocher, glace, expé ?

MARION : J’aime beaucoup les expés originales. En expé j’ai fait un peu de tout et jamais deux fois les mêmes.  Je suis partie une fois au Pakistan uniquement entre filles. Je suis partie en Inde en haute altitude sur un 7000, puis je suis partie sur l’ile de Baffin, entre le Canada et le Groenland, faire du ski de pente raide… Je suis aussi partie avec Vanessa François, une amie paraplégique, faire un big wall au Yosemite. J’aime bien les voyages originaux - pas forcément en montagne - je suis aussi partie faire de la voile entre la Norvège et l’Ecosse ou en Croatie. Finalement ce qui compte c’est l’aventure et le dépaysement !

 

MESPassons à Beyond good and Evil qui est à l’affiche de Montagne en Scène. C’est une voie qui était mythique pour toi ?

MARION : Pas autant que les Grandes Jorasses où ils sont allés la semaine dernière, je suis un peu dégoutée ! Ce week-end je voulais un peu me reposer avant le concours de police que je passe cette semaine.

MES : Tu vas être policière ?

MARION : Je vais aller faire de la formation à la police pour faire du secours en montagne.

Et pour revenir sur Beyond Good and Evil c’est une belle ligne mais il y a tellement de lignes majeures dans le massif que je n’étais pas particulièrement portée sur cette voie-là  mais ça reste vraiment une ligne à faire.

MES : Plus la ligne que la montagne ?  Aux Grandes Jorasses il y a évidemment plus l’aspect montagne qu’aux Pellerins…

MARION : C’est surtout l’histoire. Pour toutes les courses c’est comme ça. La première ascension c’est  quelque chose, c’est l’aventure, c’est extrême, il faut savoir prendre des jours et 15000 pitons. La deuxième est déjà beaucoup plus facile et à la troisième ça devient… presque une classique. Au niveau des temps que tu passes dans la voie ça n’a rien à voir, à chaque fois ça se divise par deux. Et toutes les voies en montagne évoluent de cette façon-là mais dans Beyond c’était vraiment flagrant, même plus que dans d’autres.

 

MES : Dans le film vous avez l’air plutôt à l’aise avec Sebastien Ratel , ça t’a paru dur ou globalement vous étiez effectivement à l’aise ?

MARION : Il y a eu des longueurs pas faciles que Seb a enchainé. Moi j’aurais surement tiré sur un ou deux friends. J’ai fait la grande longueur, plus facile, mais qui ne se protégeait pas. On y a grimpé deux jours. Le premier jour pour filmer de loin et le deuxième jour pour filmer de près mais il y avait 3 cordées au-dessus de nous et je n’étais pas tranquille. Cela ne m’a pas semblé facile parce qu’il y avait des glaçons qui tombaient de partout. On est arrivés au pied de la voie et Bertrand s’est pris un gros glaçon sur le casque : résultat 6 points de suture et le casque fendu en deux. Donc ça refroidit un peu l’ambiance. Après on a vu un mec qui descendait, il avait la figure en sang et en a mis partout dans la voie parce qu’il s’était pris un glaçon par un collègue.  Du coup c’est vrai que ça m’a refroidit quand c’était à moi de partir en tête sachant que j’allais mettre deux points dans une longueur de 30-40m.

MES : Donc la voie reste quand même assez engagée.

MARION : Elle reste difficile. Mais ça dépend aussi des conditions. En ce moment par exemple, les Grandes Jorasses c’est une autoroute, mais d’autres fois c’est beaucoup plus extrême.

 

MES : Selon toi, qu’est-ce que va être l’évolution de l’alpinisme dans le massif du Mont-Blanc ? Est-ce qu’il reste des lignes qui vont devenir mythiques comme a pu l’être Beyond good and evil ?

MARION : Aujourd’hui dans le massif du Mont-Blanc il faut de l’imagination pour ouvrir! Ils ont encore ouvert une nouvelle voie sur la face nord des Jorasses, mais cette année il y a vraiment des conditions exceptionnelles. Du coup, il y en a qui sautent des montagnes en chute libre, après ils sortent en parapente, il y aura toujours des nouvelles choses qui vont arriver. Moi, je n’arrive vraiment pas à te dire quoi mais c’est sûr que ça va encore changer.

 

MES : Et toi Marion Poitevin quels sont tes gros projets pour le futur ? Qu’est-ce qui te fait un peu rêver ?

MARION : Faire un stage de surf à Lisbonne !

Disons que quand tu passes le guide tu clôtures toute une période de ta vie qui dure quand même 5 ans! Je n’ai pas pour autant envie d’arrêter l’alpinisme. Mais pour le moment je me repose, c’est la fin d’une ère.

 

 

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